Da Capo: La vie d'une pianiste concertiste

Beatrice Berrut est née et a grandi en Valais, dans les Alpes suisses. Les montagnes et leur majesté ont profondément marqué son imaginaire et sa philosophie de vie. Petite, elle passe son temps libre à arpenter les pentes enneigées et les forêts des alentours de son village avec sa sœur. Ce lien profond avec les immensités montagneuses l’accompagne encore aujourd’hui dans ses tournées de concerts.

Si elle a commencé à skier à deux ans, ça n’est que plus tard que le piano fait son apparition dans sa vie. Et pourtant, il y en a toujours eu un à la maison, qui résonnait sous les doigts de sa mère. Il ne fut pas de soir où les deux sœurs ne se sont endormies aux mélodies des Scènes d’enfants de Schumann ou des Chansons sans paroles de Mendelssohn.

Petit à petit, fascinée par le son, elle se rapproche discrètement de cette étrange caisse en bois qui produit des harmonies si belles et expressives. On lui fait alors prendre ses premiers cours de piano. Elle a huit ans. Très vite l’instrument obnubile ses pensées, car il lui permet un accès à un monde merveilleux et parallèle, bien loin du plat quotidien de l’école primaire. Sur son pupitre, à l’agacement de ses voisins, elle passe les longues heures de la journée à répéter ses pièces. Puis un jour dans sa onzième année vient la révélation : le hasard veut qu’elle trouve dans la discothèque de ses parents l’enregistrement du deuxième concerto de Brahms. C’est un choc existentiel ; le monde tel qu’elle le connaît se dérobe sous ses pieds, pour lui ouvrir une porte dans le cosmos. Cette musique est irréelle et tellement belle qu’elle lui paraît presque insoutenable. Des nuits blanches suivent cette rencontre. Dans son lit, les yeux rivés au plafond, elle dirige le Concerto de Brahms. Le matin en se levant, elle respire le Concerto de Brahms, durant la journée elle chantonne le Concerto de Brahms. Elle voudrait être le Concerto de Brahms. Tout est soudain clair : son existence est là pour servir cette musique venue d’un autre monde.

Dès lors, tout s’enchaîne naturellement : entre ses heures de travail et de concentration, son adolescence est ponctuée de longues rêveries sur les bords du Léman, à imaginer compositeurs et poètes flâner sur ses rives et y puiser l’inspiration. C’est à cette période que Liszt, inspiré par sa traversée de la Suisse et ses années d’enseignement à Genève, devient un personnage central dans sa vie. La Vallée d’Obermann est celle dans laquelle elle a grandi, et elle croit y reconnaître ses propres errances en quête de sens dans les montagnes.

Quand je joue du Liszt, j’ai l’impression d’entrer dans un monde étrange et familier, de le rejoindre l’espace d’un instant dans sa quête d’absolu et de liberté. J’aurais adoré pouvoir le rencontrer.

Beatrice Berrut

L'Art du Piano

La lecture de « L’Art du Piano » de Heinrich Neuhaus répond à beaucoup de questions de la jeune pianiste sur les moyens à prendre pour arriver à ses idéaux. Cette école prône un piano « orchestral », un discours profondément émotionnel tout en étant parfaitement contrôlé, un piano qui fait oublier ses marteaux pour se transformer en troupe d’opéra.

Dès l’âge de 16 ans elle suit les cours de Esther Yellin à Zurich, puis durant plus de 5 ans ceux de Galina Iwanzowa à Berlin, toutes deux élèves de Neuhaus. Puis elle se perfectionne à Dublin avec John O’Conor, un élève de Kempff. Leur filiation directe avec la longue tradition des cantors allemands lui semblait apporter un éclairage complémentaire à ce qu’elle avait reçu jusque là. Ces rencontres lui ont permis de construire sa technique et de trouver son langage musical propre.

Si le succès était au rendez-vous assez tôt (Elle est la lauréate suisse de l’Eurovision à 16 ans et l’invitée de Gidon Kremer à son festival de Bâle à ses 20 ans) ce n’est qu’au sortir de la Hochschule de Berlin qu’elle commence véritablement à bâtir sa carrière. Depuis lors elle a sillonné l’Europe et le monde en portant de tout son cœur cette musique qui donne sens à sa vie. Tant en récital qu’avec orchestre (Philarmoniker de Dortmund, Philharmonie Südwestfalen, Orchestra della Svizzera Italiana, Orchestre National des Pays de la Loire…), elle fait le pari de défendre des programmes qui sortent des sentiers battus, et qui ont une cohérence thématique et conceptuelle forte. De la Tonhalle de Zurich au Musikverein de Vienne, en passant par la Philharmonie de Berlin, le Tianjin Grand Theatre en Chine, le Teatro Coliseo de Buenos Aires ou le Preston Bradley Hall de Chicago, de montagnarde elle est devenue globe-trotteuse.

Un bon concert c’est quand j’ai l’impression de maîtriser totalement mon son, d’en faire ce que je veux, de le modeler à volonté pour en faire le parfait messager de mes émotions.

Beatrice Berrut

On retrouve constamment dans les enregistrements et les transcriptions de Beatrice Berrut des allusions à sa patrie de montagnes. Son album consacré à des oeuvres pour piano seul de Liszt est paru en 2017 et porte le titre « Metanoia », qui est le nom de la voie d’escalade la plus escarpée de la face Nord de l’Eiger. Metanoia, en Grec ancien ‚μετάνοια‘, signifie aussi un phénomène de transformation profonde de l’état d’esprit, par lequel, selon le psychiatre suisse Carl Gustav Jung, l’âme se guérit grâce aux forces du subconscient.

Pourquoi l’homme a-t-il reçu ce céleste cadeau qu’est l’espoir?

Johannes Brahms, 1857

Les programmes de récital de Beatrice Berrut sont conçus avec soin et originalité, et contiennent souvent ses propres transcriptions. Sa discographie est également au centre de ses réflexions, et après un hommage déguisé au cadeau que lui a fait sa mère en lui faisant rencontrer Schumann – son premier opus est consacré à ses trois sonates pour piano – suivent deux albums consacrés à deux grands mystiques : le maître du Clavecin bien Tempéré, Bach – Lux Aeterna– et l’humaniste visionnaire Franz Liszt – avec l’album Metanoia.

Il y a dans l’âme humaine une part de divin, une part d’éternité, et rien ne le prouve plus intimement que la musique. Une envie de corps à corps absolu avec elle la pousse désormais à faire des transcriptions et à composer. La musique est une forme de mystique et sa pratique doit permettre « d’affiner » son âme afin de rendre son dernier soupir en étant devenu le meilleur possible. « Pourquoi l’homme a-t-il reçu ce céleste cadeau qu’est l’espoir ? » se demandait Brahms dans une lettre à Clara Schumann en 1857. La musique peut réveiller en chacun d’entre les hommes l’étincelle de beauté et d’éternité dont il est le dépositaire, et le musicien est l’heureux ambassadeur d’un message qui le dépasse.

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